L'évangile de Matthieu ???
Posté : 20 juil.17, 16:19
Plusieurs théologiens anglais ont déjà soupçonné que les célèbres Logia commentés par Papias (évêque de Hiérapolis en Phrygie vers l'an 110) n’étaient pas des discours de Jésus, mais des passages de l'Ancien Testament classés suivant certains chefs et destinés à réfuter les objections des juifs à la prédication chrétienne.
Ces passages étaient réputés prophétiques, dans le sens où l’ancienne écriture est la préfiguration de la nouvelle; d’où le nom d’oracles dominicaux qui leur était attribué. D‘autre part, dans une série d’articles aussi admirables par la vigueur de l‘argumentation que par l'érudition, M. Rendel Harris, assisté de M. Vacher Burch, a démontré l'existence d'un vieux recueil de témoignages contre les juifs, tirés de l'Ancien Testament et de livres apocryphés, recueil maintes fois étendu, corrigé ou modifié, mais dont le fonds est plus ancien que nos évangiles et les épîtres pauliniennes qui en font usage.
Le bon sens indique que les premiers prédicateurs du christianisme ne pouvaient transporter avec eux la masse énorme des livres juifs, mais devaient se contenter d'extraits disposés en manuel; ce manuel leur servait à confondre les juifs et à leur prouver que toutes les affirmations dogmatiques des chrétiens reposaient sur des textes prophétiques de l’Ancien Testament. On suit la trace de ce manuel jusqu'au XIIe siècle ; Justin, Cyprien, Grégoire de Nysse en ont fait un continuel usage; Athanase y a eu recours dans les controverses du Concile de Nicée. Sous sa forme la plus ample, ce livre de témoignages contenait aussi de courts récits historiques dont l‘exactitude était démontrée par la même méthode, consistant non pas à alléguer des preuves tirées des auteurs profanes, des documents d’archives, mais des textes réputés prophétiques qui trouvaient ainsi leur application.
Cela posé, il est presque certain que ce livre de témoignages pré-évangélique est identique aux Logia du Seigneur, attribués par Papias, qui les commenta en cinq livres, à l'apôtre Matthieu. Or, le catalogue des manuscrits du Mont-Athos publié par Lambros signale le manuscrit en cinq livres d'un recueil composé contre les juifs lequel est attribué au moine Matthieu, d‘ailleurs inconnu. Cette attribution est fondée sur six vers grecs iambiques placés en tête du manuscrit.
Comme la doctrine qui fait du judaïsme et des sectes juives l'origine des hérésies chrétiennes remonte au IIe siècle il semble bien qu'il ne puisse être question du moine Matthieu; c‘est bien de l‘apôtre qu’il s'agit, et le livre de l’Athos nous rend à la fois, sous une forme plus ou moins correcte, les Logia commentés par Papias et le premier manuel chrétien de prédication apostolique.
Il est vrai que, suivant Papias. Matthieu avait rédigé les Logia en hébreu (araméen) et que chacun interprétait ces textes comme il pouvait; nous n'aurions donc pas retrouvé la compilation originale attribuée à l'apôtre, mais une traduction grecque, celle même, peut-être, dont Papias fit la base de son commentaire perdu. Ceux qui connaissent l'importance, pour l'histoire du christianisme primitif, des fragments de Papias et de ce qu’Eusèbe rapporte sur leur auteur, comprendront que la découverte, brièvement annoncée ici, est une de celles qui font époque dans la science.
S. B.
Les données actuelles indiquent que les évangiles sont restés sans auteur jusqu’à la seconde moitié du 2ème siècle... Les évangiles tels que nous les connaissons ont été cités dans la première moitié du deuxième siècle, mais toujours de façon anonyme. Les noms apparaissent soudainement dans les années 180. Ensuite, il y a eu de nombreux évangiles, en plus des quatre, et les Chrétiens ont décidé de choisir ceux qui étaient les plus autoritaires.
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Le canon de Muratori est une liste de livres saints, découverte à Milan par Ludovico Muratori (1672-1750) ; cette liste est en latin mais elle est certainement traduite d'une liste grecque remontant aux alentours de l'an 180.
Le canon de Muratori comprend : les évangiles de Luc et de Jean, les Actes des apôtres, 13 épîtres de Paul (2 Corinthiens, Éphésiens, Philippiens, Colossiens, Galates, 2 Thessaloniciens, Romains, Philémon, Tite, 2 Timothée) 1 épître de Jude, 2 Épîtres de Jean et l'apocalypse de Jean. L’épitre de Paul aux Laodicéens et celle aux Alexandrins, l’apocalypse de Pierre, et enfin le Pasteur d‘Hermas. Les deux épîtres aux Laodicéens et aux Alexandrins sont rejetées comme hérétiques, tandis que le Pasteur d’Hermas doit être lu pour l’édification personnelle, mais non dans le culte public.
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L’évangile de Matthieu est une histoire de Jésus, contenant un enseignement apologétique judéo-chrétien. Le caractère apologétique de Matthieu suppose que l'auteur écrit en vue de Juifs chrétiens, éprouvant le besoin de concilier avec leur foi en Jésus comme Messie leur état de minorité dans la nation, et le fait que la nation, comme telle, refuse de croire en lui, son apologétique est à la fois judéo-chrétienne et anti judaïque.
Les ébionites étaient des esséniens de Samarie, pratiquant des rites qui semblent communs aux Juifs esséniens et aux chrétiens primitifs : circoncisions, baptême, ascèse, Sabbat, eucharistie... Ils pratiquaient la pauvreté, la chasteté, la loyauté.
Ils furent considérés comme hérétiques par les Juifs orthodoxes et aussi par des églises chrétiennes des débuts. Cette assemblée émigra à Pella en 67 afin que ses membres ne soient exposés que le moins possible aux désagréments de la guerre qui venait d'éclater en Palestine en 66 et, dit Hégésippe, c'est Syméon qui fut élu à la tête de la secte., laquelle prendra dans la suite le nom d'ébionite" (de l'hébreu ébiônîm, les pauvres).
Tous les livres ébionites ainsi que beaucoup d’ouvrages historiques du premier siècle - ont disparu mystérieusement.
Irénée de Lyon (130-202) affirme que les ébionites reconnaissent l'évangile selon Matthieu (Contre les hérésies III 11, 7).
Ceux qu’on appelle ébionites admettent que le monde a été fait par le vrai Dieu, mais, pour ce qui concerne le Seigneur, ils professent les mêmes opinions que Cérinthe et Carpocrate. Ils n’utilisent que l’Évangile selon Matthieu, rejettent l’apôtre Paul qu’ils accusent d’apostasie à l’égard de la Loi. Ils s’appliquent à commenter les prophéties avec une minutie excessive. Ils pratiquent la circoncision et persévèrent dans les coutumes légales et dans les pratiques juives, au point d’aller jusqu’à adorer Jérusalem, comme étant la maison de Dieu.
Eusèbe de Césarée (265-340) désigne l’évangile de Matthieu des ébionites sous le nom d'évangile des Hébreux» et selon lui, «il s'agit de l'original hébreu de l'évangile selon Matthieu (Histoire ecclésiastique III, 27, 4).»
Eusèbe de Césarée confirme le propos d’Origène (185-253) : '' il [leur] fallait complètement rejeter les épîtres de l’apôtre Paul, qu’ils appelaient un apostat de la Loi, ils se servaient uniquement de l’évangile dit selon les Hébreux et tenaient peu compte des autres '' (H.E. 3,27,4). […]
Un peu avant Origène, Tertullien (165-225) n’était pas étonné par l’opposition des ébionites à Paul. Pour lui, l’épître aux Galates réfute merveilleusement les ébionites : quand Paul écrit aux Galates, il s’élève contre ceux qui pratiquent ou défendent la circoncision et la Loi : c’est l’hérésie d’Ébion (De la Prescription 33,5). L’apologiste met ainsi un lien entre les judaïsant de Galatie et les ébionites ; Paul ne visait pas cette hérésie, mais l’épître aux Galates contient tout ce qui est utile à sa réfutation.
Eusèbe de Césarée confirme l’intuition de Tertullien. Certes les ébionites sont divisés au moins en deux groupes, car tous n’ont pas la même confession christologique, mais ils sont profondément unis par leur attachement à la loi de Moïse, sans que tous confèrent la même signification à cet attachement. Pour les uns, la seule foi au Christ ne suffit pas au salut, pour les autres, la Loi qu’ils observent soigneusement n’est pas indispensable au salut.
Épiphane de Salamine (315-403) précise aussi que les ébionites emploient l'évangile selon Matthieu.
Jérôme de Stridon indique que — d'après lui — l'évangile des ébionites est le même que l'évangile selon Matthieu (Contre les Pélagiens 3, 2). Tous les témoignages soulignent une relation entre l'évangile selon Matthieu et l'évangile des ébionites. Son nom dans les communautés ébionites pourrait avoir été évangile selon les douze apôtres et à l'extérieur évangile selon les Hébreux.
Saint Jérôme (347-420) affirme qu'un exemplaire de l’évangile des Hébreux lui fut prêté par des judéo-chrétiens à Antioche et qu'il en existait un autre dans la bibliothèque de Pamphile à Césarée, et que lui-même en fit une traduction grecque et latine.
Il admit bien que l’évangile des Hébreux était l’évangile original dont dépendait Matthieu mais ensuite il le relégua parmi les apocryphes.
L’évangile des Hébreux est presque aussi long que l'évangile de Matthieu, dit Nicéphore de Constantinople (758-828).
Cet évangile des Hébreux est cité par Clément d’Alexandrie (150-216), Origène (185-254) et d’autres auteurs anciens. Il est très proche de Matthieu quant au style comme au contenu.
Justin cite les évangiles sous le nom collectif de «mémoire des apôtres», ce nom indique très certainement une première harmonie évangélique, analogue au Diatessaron de Tatien (né vers 120) un disciple de Justin, plus tardif de deux ou trois décennies.
Le Diatessaron ouvrage qui a fait la célébrité de Tatien est une fusion harmonieuse des évangiles séparés en un récit suivi de la vie et des enseignements de Jésus. Il combine phrases et péricopes des quatre évangiles selon un ordre inspiré de Matthieu.
Avec Justin l’apologiste (apologiste chrétien né en Palestine vers l'an 100 et mort martyre à Rome vers 166), nous abordons un terrain solide. L’authenticité de ses principaux ouvrages n’est pas douteuse; leur date est acquise; il a écrit sous Antonin le Pieux, c’est-à-dire entre 138 à 161. Quand il cite des discours et (les faits de la vie de Jésus), il indique les sources écrites où il puise, ce que ne font presque jamais les pères apostoliques. Toutefois, lui non plus ne nous apprend pas si ces sources sont ou ne sont pas nos évangiles à nous. Il les nomme ordinairement «mémoire des apôtres».
Une seule fois, il dit que ces «mémoire» portent aussi le nom d’évangiles. Ailleurs, il parle de l’évangile au singulier, ce qui fait penser qu’il n’en connaissait qu’un seul.
Pour ce qui est du récit, les documents utilises par Justin font émerger du brouillard originel à peu près les mêmes contours historiques que nos évangiles, mais quand Justin répète au moins à trois reprises que Jean-Baptiste était établi au bord du Jourdain; cette persistance suggère l’idée d’une source inconnue, hypothèse que confirment ensuite la grotte de Bethléem et la flamme du baptême. Nous savons par Épiphane que l’évangile des Hébreux, dont se servaient les ébionites, parlait aussi d’une grande lumière qui aurait illuminé la scène au moment du baptême de Jésus, et faisait aussi dire à la voix d'en haut des paroles empruntées au deuxième psaume, et que cite Justin. Il est permis de conjecturer que Justin a eu à sa disposition une rédaction de l’évangile des Hébreux.
Les discours de Jésus, cités par Justin, concordent avec nos évangiles mieux que les récits mais l’accord est rarement tout à fait littéral. Dans Matthieu 11, 27 et dans Luc 10, 22 Jésus dit «Nul ne sait qui est le Fils, sinon le Père; ni qui est le Père, sinon le Fils ; et celui auquel le Fils voudra le révéler.» Justin reproduit ces paroles avec une double variante: la connaissance que le fils a du père précède chez lui celle que le père a du fils, et le verbe est mis au passé. Ce pourrait n'être qu’une citation libre de nos textes évangéliques ; mais les mêmes variantes se retrouvent exactement et à plusieurs reprises dans les homélies Clémentines, apocryphe du cycle ébionite.
En serrant de plus près les rapports des citations de Justin avec chacun de nos évangiles on découvre que c'est avec Matthieu qu'il concorde le plus souvent. C'est toujours dans la rédaction de Matthieu ou à peu près que sont rapportées ses sentences et l'on retrouve aussi dans Justin des discours et des incidents particuliers à Matthieu. Mais pour être moins constante, la concordance avec Luc n'en est pas moins visible et en partie dans les mêmes termes que chez Luc. Les points de rencontre des citations de Justin avec l’évangile Johannique sont au plus des allusions mais ils sont nombreux. Et les citations ne concordent que très rarement avec l’évangile de Marc.
Pour Justin, ces écrits évangéliques possèdent l’autorité des rapports écrits. Mais ils n’égalent pas les Saintes Écritures ou «la Loi et les Prophètes».
L‘autorité de ces écrits évangéliques est accrue par l’inspiration des prophéties qu'ils rapportent (cf. 1 Apol. 32) mais Justin n'a jamais explicitement considéré les «évangiles» ou les «mémoires des apôtres» comme étant inspirés.
Dans son livre : L’évangile selon Matthieu d’après un papyrus copte de la collection Schøyen. Analyse littéraire (CRB 55). Paris: Gabalda, 2003.
M.-É. Boismard en analysant le texte du Codex Schøyen 2650, témoin copte du texte grec ancien de l'évangile de Matthieu, s’est aperçût que le texte n’était pas homogène mais qu’il comportait deux niveaux de rédaction. Un niveau plus archaïque et un autre niveau systématiquement complété et harmonisé d’après le texte du Matthieu canonique.
En dégageant le texte de son deuxième niveau de rédaction il découvrit une harmonie évangélique dont les textes de Matthieu avaient été assez souvent remplacé par des textes plus ou moins parallèles repris des traditions johanniques et lucaniennes.
Selon Boismard les caractéristiques essentielles d’un Matthieu sous sa forme la plus primitive se trouve dans ce texte, il offre un meilleur texte que celui de l’évangile du Matthieu grec canonique, il suppose un substrat araméen et on ne lui constate aucune dépendance à l’égard de l’évangile de Marc.
Et cette harmonie évangélique serait, d’après Boismard, le même texte que celui dont parlait Justin l’apologiste par «mémoire des apôtres» et composé au plus tard vers 140.
Les toutes premières traces de l’existence de l’évangile de Matthieu sont dans les Homélies Clémentines (150—160) et dans les écrits de Justin Martyr (mort vers l66).
Quelle est la part qui vient de Matthieu, celle qui vient de Jésus? Qui est-il, ce Jésus si, à chaque ligne, c’est l’Ancien Testament, les textes esséniens ou apocalyptiques, voire la littérature grecque ou iranienne, qui guident la plume de l’écrivain? En voyant Matthieu se saisir du livre de Marc pour y coller les logia, y entrelarder ses propres mots, y tisser, explicitement ou en filigrane, des bribes de la Torah, des Psaumes, des Prophètes, on en vient à se demander s’il ne puise pas son inspiration en ces autres écrits qui le précèdent plutôt que de la tradition orale transmise par les disciples immédiats. On cherche Jésus: on trouve l’humilité d’Isaac, la marche de David poursuivi par Absalom, la sagesse de Salomon, la solidarité et la compassion du Serviteur selon Isaïe, la force de discernement de Job, l’aventure de Jonas envoyé à Ninive, le banquet de Mithra. Les rencontres personnelles avec le lépreux, l’aveugle, le publicain, la femme de Béthanie, les dialogues avec Judas ou Pilate, et l’on pressent qu’il s’agit vraisemblablement de rencontres emblématiques, dont bien des modèles sont empruntés à l’Ancien Testament, et, plus généralement, à la littérature antique. On se représentait Jésus sur la montagne, assis sur une barque, allant de Galilée à Tyr et à Sidon: on comprend que la montagne est symbole de révélation, la barque métaphore de l’église, que la Galilée est le carrefour des nations, que Tyr et Sidon sont choisies par l’écrivain pour leur portée biblique. On imaginait Jésus multipliant le pain à foison ou marchant sur les eaux: on apprend que l’écrivain a construit ces séquences à partir de schémas littéraires réinterprétés. On entendait, toute proche, la voix du Galiléen: on réalise que la rhétorique grecque omniprésente ne laisse pas approcher, ou si peu, de la pensée araméenne, qui était nécessairement celle de Jésus. On le pensait né à Bethléem, vivant au Jourdain une rencontre fulgurante avec Jean le Baptiste, s’affrontant au bloc haineux des pharisiens et des sadducéens. Bethléem semble une chose discutée d’un point de vue théologique plus que par une réalité historique; quant à l’acharnement des pharisiens, il risque de n’être qu’une projection des relations hostiles qu’entretient la communauté de Matthieu avec le judaïsme rabbinique de son temps. On aimerait refuser les pistes proposées par l’analyse littéraire et historique, Jésus est mort, et Matthieu contribue à effacer sa figure derrière son travail littéraire, voire à la défigurer par son discours militant.
Ces passages étaient réputés prophétiques, dans le sens où l’ancienne écriture est la préfiguration de la nouvelle; d’où le nom d’oracles dominicaux qui leur était attribué. D‘autre part, dans une série d’articles aussi admirables par la vigueur de l‘argumentation que par l'érudition, M. Rendel Harris, assisté de M. Vacher Burch, a démontré l'existence d'un vieux recueil de témoignages contre les juifs, tirés de l'Ancien Testament et de livres apocryphés, recueil maintes fois étendu, corrigé ou modifié, mais dont le fonds est plus ancien que nos évangiles et les épîtres pauliniennes qui en font usage.
Le bon sens indique que les premiers prédicateurs du christianisme ne pouvaient transporter avec eux la masse énorme des livres juifs, mais devaient se contenter d'extraits disposés en manuel; ce manuel leur servait à confondre les juifs et à leur prouver que toutes les affirmations dogmatiques des chrétiens reposaient sur des textes prophétiques de l’Ancien Testament. On suit la trace de ce manuel jusqu'au XIIe siècle ; Justin, Cyprien, Grégoire de Nysse en ont fait un continuel usage; Athanase y a eu recours dans les controverses du Concile de Nicée. Sous sa forme la plus ample, ce livre de témoignages contenait aussi de courts récits historiques dont l‘exactitude était démontrée par la même méthode, consistant non pas à alléguer des preuves tirées des auteurs profanes, des documents d’archives, mais des textes réputés prophétiques qui trouvaient ainsi leur application.
Cela posé, il est presque certain que ce livre de témoignages pré-évangélique est identique aux Logia du Seigneur, attribués par Papias, qui les commenta en cinq livres, à l'apôtre Matthieu. Or, le catalogue des manuscrits du Mont-Athos publié par Lambros signale le manuscrit en cinq livres d'un recueil composé contre les juifs lequel est attribué au moine Matthieu, d‘ailleurs inconnu. Cette attribution est fondée sur six vers grecs iambiques placés en tête du manuscrit.
Comme la doctrine qui fait du judaïsme et des sectes juives l'origine des hérésies chrétiennes remonte au IIe siècle il semble bien qu'il ne puisse être question du moine Matthieu; c‘est bien de l‘apôtre qu’il s'agit, et le livre de l’Athos nous rend à la fois, sous une forme plus ou moins correcte, les Logia commentés par Papias et le premier manuel chrétien de prédication apostolique.
Il est vrai que, suivant Papias. Matthieu avait rédigé les Logia en hébreu (araméen) et que chacun interprétait ces textes comme il pouvait; nous n'aurions donc pas retrouvé la compilation originale attribuée à l'apôtre, mais une traduction grecque, celle même, peut-être, dont Papias fit la base de son commentaire perdu. Ceux qui connaissent l'importance, pour l'histoire du christianisme primitif, des fragments de Papias et de ce qu’Eusèbe rapporte sur leur auteur, comprendront que la découverte, brièvement annoncée ici, est une de celles qui font époque dans la science.
S. B.
Les données actuelles indiquent que les évangiles sont restés sans auteur jusqu’à la seconde moitié du 2ème siècle... Les évangiles tels que nous les connaissons ont été cités dans la première moitié du deuxième siècle, mais toujours de façon anonyme. Les noms apparaissent soudainement dans les années 180. Ensuite, il y a eu de nombreux évangiles, en plus des quatre, et les Chrétiens ont décidé de choisir ceux qui étaient les plus autoritaires.
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Le canon de Muratori est une liste de livres saints, découverte à Milan par Ludovico Muratori (1672-1750) ; cette liste est en latin mais elle est certainement traduite d'une liste grecque remontant aux alentours de l'an 180.
Le canon de Muratori comprend : les évangiles de Luc et de Jean, les Actes des apôtres, 13 épîtres de Paul (2 Corinthiens, Éphésiens, Philippiens, Colossiens, Galates, 2 Thessaloniciens, Romains, Philémon, Tite, 2 Timothée) 1 épître de Jude, 2 Épîtres de Jean et l'apocalypse de Jean. L’épitre de Paul aux Laodicéens et celle aux Alexandrins, l’apocalypse de Pierre, et enfin le Pasteur d‘Hermas. Les deux épîtres aux Laodicéens et aux Alexandrins sont rejetées comme hérétiques, tandis que le Pasteur d’Hermas doit être lu pour l’édification personnelle, mais non dans le culte public.
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L’évangile de Matthieu est une histoire de Jésus, contenant un enseignement apologétique judéo-chrétien. Le caractère apologétique de Matthieu suppose que l'auteur écrit en vue de Juifs chrétiens, éprouvant le besoin de concilier avec leur foi en Jésus comme Messie leur état de minorité dans la nation, et le fait que la nation, comme telle, refuse de croire en lui, son apologétique est à la fois judéo-chrétienne et anti judaïque.
Les ébionites étaient des esséniens de Samarie, pratiquant des rites qui semblent communs aux Juifs esséniens et aux chrétiens primitifs : circoncisions, baptême, ascèse, Sabbat, eucharistie... Ils pratiquaient la pauvreté, la chasteté, la loyauté.
Ils furent considérés comme hérétiques par les Juifs orthodoxes et aussi par des églises chrétiennes des débuts. Cette assemblée émigra à Pella en 67 afin que ses membres ne soient exposés que le moins possible aux désagréments de la guerre qui venait d'éclater en Palestine en 66 et, dit Hégésippe, c'est Syméon qui fut élu à la tête de la secte., laquelle prendra dans la suite le nom d'ébionite" (de l'hébreu ébiônîm, les pauvres).
Tous les livres ébionites ainsi que beaucoup d’ouvrages historiques du premier siècle - ont disparu mystérieusement.
Irénée de Lyon (130-202) affirme que les ébionites reconnaissent l'évangile selon Matthieu (Contre les hérésies III 11, 7).
Ceux qu’on appelle ébionites admettent que le monde a été fait par le vrai Dieu, mais, pour ce qui concerne le Seigneur, ils professent les mêmes opinions que Cérinthe et Carpocrate. Ils n’utilisent que l’Évangile selon Matthieu, rejettent l’apôtre Paul qu’ils accusent d’apostasie à l’égard de la Loi. Ils s’appliquent à commenter les prophéties avec une minutie excessive. Ils pratiquent la circoncision et persévèrent dans les coutumes légales et dans les pratiques juives, au point d’aller jusqu’à adorer Jérusalem, comme étant la maison de Dieu.
Eusèbe de Césarée (265-340) désigne l’évangile de Matthieu des ébionites sous le nom d'évangile des Hébreux» et selon lui, «il s'agit de l'original hébreu de l'évangile selon Matthieu (Histoire ecclésiastique III, 27, 4).»
Eusèbe de Césarée confirme le propos d’Origène (185-253) : '' il [leur] fallait complètement rejeter les épîtres de l’apôtre Paul, qu’ils appelaient un apostat de la Loi, ils se servaient uniquement de l’évangile dit selon les Hébreux et tenaient peu compte des autres '' (H.E. 3,27,4). […]
Un peu avant Origène, Tertullien (165-225) n’était pas étonné par l’opposition des ébionites à Paul. Pour lui, l’épître aux Galates réfute merveilleusement les ébionites : quand Paul écrit aux Galates, il s’élève contre ceux qui pratiquent ou défendent la circoncision et la Loi : c’est l’hérésie d’Ébion (De la Prescription 33,5). L’apologiste met ainsi un lien entre les judaïsant de Galatie et les ébionites ; Paul ne visait pas cette hérésie, mais l’épître aux Galates contient tout ce qui est utile à sa réfutation.
Eusèbe de Césarée confirme l’intuition de Tertullien. Certes les ébionites sont divisés au moins en deux groupes, car tous n’ont pas la même confession christologique, mais ils sont profondément unis par leur attachement à la loi de Moïse, sans que tous confèrent la même signification à cet attachement. Pour les uns, la seule foi au Christ ne suffit pas au salut, pour les autres, la Loi qu’ils observent soigneusement n’est pas indispensable au salut.
Épiphane de Salamine (315-403) précise aussi que les ébionites emploient l'évangile selon Matthieu.
Jérôme de Stridon indique que — d'après lui — l'évangile des ébionites est le même que l'évangile selon Matthieu (Contre les Pélagiens 3, 2). Tous les témoignages soulignent une relation entre l'évangile selon Matthieu et l'évangile des ébionites. Son nom dans les communautés ébionites pourrait avoir été évangile selon les douze apôtres et à l'extérieur évangile selon les Hébreux.
Saint Jérôme (347-420) affirme qu'un exemplaire de l’évangile des Hébreux lui fut prêté par des judéo-chrétiens à Antioche et qu'il en existait un autre dans la bibliothèque de Pamphile à Césarée, et que lui-même en fit une traduction grecque et latine.
Il admit bien que l’évangile des Hébreux était l’évangile original dont dépendait Matthieu mais ensuite il le relégua parmi les apocryphes.
L’évangile des Hébreux est presque aussi long que l'évangile de Matthieu, dit Nicéphore de Constantinople (758-828).
Cet évangile des Hébreux est cité par Clément d’Alexandrie (150-216), Origène (185-254) et d’autres auteurs anciens. Il est très proche de Matthieu quant au style comme au contenu.
Justin cite les évangiles sous le nom collectif de «mémoire des apôtres», ce nom indique très certainement une première harmonie évangélique, analogue au Diatessaron de Tatien (né vers 120) un disciple de Justin, plus tardif de deux ou trois décennies.
Le Diatessaron ouvrage qui a fait la célébrité de Tatien est une fusion harmonieuse des évangiles séparés en un récit suivi de la vie et des enseignements de Jésus. Il combine phrases et péricopes des quatre évangiles selon un ordre inspiré de Matthieu.
Avec Justin l’apologiste (apologiste chrétien né en Palestine vers l'an 100 et mort martyre à Rome vers 166), nous abordons un terrain solide. L’authenticité de ses principaux ouvrages n’est pas douteuse; leur date est acquise; il a écrit sous Antonin le Pieux, c’est-à-dire entre 138 à 161. Quand il cite des discours et (les faits de la vie de Jésus), il indique les sources écrites où il puise, ce que ne font presque jamais les pères apostoliques. Toutefois, lui non plus ne nous apprend pas si ces sources sont ou ne sont pas nos évangiles à nous. Il les nomme ordinairement «mémoire des apôtres».
Une seule fois, il dit que ces «mémoire» portent aussi le nom d’évangiles. Ailleurs, il parle de l’évangile au singulier, ce qui fait penser qu’il n’en connaissait qu’un seul.
Pour ce qui est du récit, les documents utilises par Justin font émerger du brouillard originel à peu près les mêmes contours historiques que nos évangiles, mais quand Justin répète au moins à trois reprises que Jean-Baptiste était établi au bord du Jourdain; cette persistance suggère l’idée d’une source inconnue, hypothèse que confirment ensuite la grotte de Bethléem et la flamme du baptême. Nous savons par Épiphane que l’évangile des Hébreux, dont se servaient les ébionites, parlait aussi d’une grande lumière qui aurait illuminé la scène au moment du baptême de Jésus, et faisait aussi dire à la voix d'en haut des paroles empruntées au deuxième psaume, et que cite Justin. Il est permis de conjecturer que Justin a eu à sa disposition une rédaction de l’évangile des Hébreux.
Les discours de Jésus, cités par Justin, concordent avec nos évangiles mieux que les récits mais l’accord est rarement tout à fait littéral. Dans Matthieu 11, 27 et dans Luc 10, 22 Jésus dit «Nul ne sait qui est le Fils, sinon le Père; ni qui est le Père, sinon le Fils ; et celui auquel le Fils voudra le révéler.» Justin reproduit ces paroles avec une double variante: la connaissance que le fils a du père précède chez lui celle que le père a du fils, et le verbe est mis au passé. Ce pourrait n'être qu’une citation libre de nos textes évangéliques ; mais les mêmes variantes se retrouvent exactement et à plusieurs reprises dans les homélies Clémentines, apocryphe du cycle ébionite.
En serrant de plus près les rapports des citations de Justin avec chacun de nos évangiles on découvre que c'est avec Matthieu qu'il concorde le plus souvent. C'est toujours dans la rédaction de Matthieu ou à peu près que sont rapportées ses sentences et l'on retrouve aussi dans Justin des discours et des incidents particuliers à Matthieu. Mais pour être moins constante, la concordance avec Luc n'en est pas moins visible et en partie dans les mêmes termes que chez Luc. Les points de rencontre des citations de Justin avec l’évangile Johannique sont au plus des allusions mais ils sont nombreux. Et les citations ne concordent que très rarement avec l’évangile de Marc.
Pour Justin, ces écrits évangéliques possèdent l’autorité des rapports écrits. Mais ils n’égalent pas les Saintes Écritures ou «la Loi et les Prophètes».
L‘autorité de ces écrits évangéliques est accrue par l’inspiration des prophéties qu'ils rapportent (cf. 1 Apol. 32) mais Justin n'a jamais explicitement considéré les «évangiles» ou les «mémoires des apôtres» comme étant inspirés.
Dans son livre : L’évangile selon Matthieu d’après un papyrus copte de la collection Schøyen. Analyse littéraire (CRB 55). Paris: Gabalda, 2003.
M.-É. Boismard en analysant le texte du Codex Schøyen 2650, témoin copte du texte grec ancien de l'évangile de Matthieu, s’est aperçût que le texte n’était pas homogène mais qu’il comportait deux niveaux de rédaction. Un niveau plus archaïque et un autre niveau systématiquement complété et harmonisé d’après le texte du Matthieu canonique.
En dégageant le texte de son deuxième niveau de rédaction il découvrit une harmonie évangélique dont les textes de Matthieu avaient été assez souvent remplacé par des textes plus ou moins parallèles repris des traditions johanniques et lucaniennes.
Selon Boismard les caractéristiques essentielles d’un Matthieu sous sa forme la plus primitive se trouve dans ce texte, il offre un meilleur texte que celui de l’évangile du Matthieu grec canonique, il suppose un substrat araméen et on ne lui constate aucune dépendance à l’égard de l’évangile de Marc.
Et cette harmonie évangélique serait, d’après Boismard, le même texte que celui dont parlait Justin l’apologiste par «mémoire des apôtres» et composé au plus tard vers 140.
Les toutes premières traces de l’existence de l’évangile de Matthieu sont dans les Homélies Clémentines (150—160) et dans les écrits de Justin Martyr (mort vers l66).
Quelle est la part qui vient de Matthieu, celle qui vient de Jésus? Qui est-il, ce Jésus si, à chaque ligne, c’est l’Ancien Testament, les textes esséniens ou apocalyptiques, voire la littérature grecque ou iranienne, qui guident la plume de l’écrivain? En voyant Matthieu se saisir du livre de Marc pour y coller les logia, y entrelarder ses propres mots, y tisser, explicitement ou en filigrane, des bribes de la Torah, des Psaumes, des Prophètes, on en vient à se demander s’il ne puise pas son inspiration en ces autres écrits qui le précèdent plutôt que de la tradition orale transmise par les disciples immédiats. On cherche Jésus: on trouve l’humilité d’Isaac, la marche de David poursuivi par Absalom, la sagesse de Salomon, la solidarité et la compassion du Serviteur selon Isaïe, la force de discernement de Job, l’aventure de Jonas envoyé à Ninive, le banquet de Mithra. Les rencontres personnelles avec le lépreux, l’aveugle, le publicain, la femme de Béthanie, les dialogues avec Judas ou Pilate, et l’on pressent qu’il s’agit vraisemblablement de rencontres emblématiques, dont bien des modèles sont empruntés à l’Ancien Testament, et, plus généralement, à la littérature antique. On se représentait Jésus sur la montagne, assis sur une barque, allant de Galilée à Tyr et à Sidon: on comprend que la montagne est symbole de révélation, la barque métaphore de l’église, que la Galilée est le carrefour des nations, que Tyr et Sidon sont choisies par l’écrivain pour leur portée biblique. On imaginait Jésus multipliant le pain à foison ou marchant sur les eaux: on apprend que l’écrivain a construit ces séquences à partir de schémas littéraires réinterprétés. On entendait, toute proche, la voix du Galiléen: on réalise que la rhétorique grecque omniprésente ne laisse pas approcher, ou si peu, de la pensée araméenne, qui était nécessairement celle de Jésus. On le pensait né à Bethléem, vivant au Jourdain une rencontre fulgurante avec Jean le Baptiste, s’affrontant au bloc haineux des pharisiens et des sadducéens. Bethléem semble une chose discutée d’un point de vue théologique plus que par une réalité historique; quant à l’acharnement des pharisiens, il risque de n’être qu’une projection des relations hostiles qu’entretient la communauté de Matthieu avec le judaïsme rabbinique de son temps. On aimerait refuser les pistes proposées par l’analyse littéraire et historique, Jésus est mort, et Matthieu contribue à effacer sa figure derrière son travail littéraire, voire à la défigurer par son discours militant.